Cependant, depuis Hippocrate, nous savons que pour vaincre une maladie, il faut comprendre la nature de l’agent infectieux et le terrain qui favorise aussi bien sa genèse que son
extension.
Constatons d’emblée que la nouvelle grippe de sous-type A(H1N1) se compose d’une souche de grippe aviaire, d’une souche
de grippe humaine et de deux souches de grippe porcine. Comment expliquer ce cocktail ?
Ensuite, il s’avère que l’épicentre d’où semble partie l’épidémie soit la province de Veracruz au Mexique, plus
particulièrement la petite commune de La Gloria, un bidonville imprégné d’une odeur insupportable émanent des déchets d’une énorme batterie de porcs, Granja Carroll, filiale de Smithfield
Foods. Cette multinationale américaine, dont le siège est en Virginie occidentale, est le plus grand producteur de porcs du monde et l’un des fleurons des fameuses Concentrated
Animal Feeding Operations (CAFO). A partir de ces interrogations, tentons quelques éléments de réponse.
Des oiseaux à l’homme, en passant par le cochon
Sur le plan scientifique on estime qu’en réalité toutes les grippes humaines sont d’origine animale. Quand une maladie
animale « s’humanise », en sautant la barrière des espèces, on parle de zoonose. Ainsi, les huit « segments
génomiques » [qui forment le matériel génétique] de la fameuse « grippe espagnole » de 1918 (H1N1), responsable de 70 millions de morts, seraient
partiellement d’origine aviaire. On retrouve par la suite cinq segments du virus de la grippe espagnole insérés dans la « grippe asiatique » (le H2N2 humain) de
1957 de pair avec trois segments de la grippe aviaire H2N2. Onze ans plus tard, en 1968, c’est deux segments d’une autre grippe aviaire qui se recombinent avec la grippe de 1957 pour former la
fameuse « grippe de Hong-Kong » (le H3N2). Dans les deux cas, il s’agissait d’un nouveau virus pandémique, bien que moins virulent que celui de la
« grippe espagnole ».
Le plus grand réservoir mondial des virus est constitué par les oiseaux aquatiques sauvages d’Asie qui sont porteurs de
virus qui, la plupart du temps, ne les rendent pas malades (porteurs sains) mais qu’ils transmettent aux mammifères : porcs, vaches, chevaux, chats, baleines, phoques, etc. Les oiseaux
migrateurs sauvages, se mêlant aux canards, oies et autres poulets domestiques forment de puissants vecteurs de transmission, presque autant que les avions modernes qui eux sont capables, en
quelques heures, de répandre la peste à travers la planète.
Cependant, la transmission, après mutation et humanisation du virus, ne s’est pas faites d’une façon directe de
l’oiseau à l’homme (à l’exception de la grippe aviaire de 2006), mais à la faveur d’un réassortiment d’un virus aviaire avec un virus humain chez un hôte intermédiaire particulier : le
porc.
Pourquoi l’Asie ? En Chine, comme dans bon nombre d’autres pays du continent asiatique, le sous-développement fait
que l’homme vit en étroite connexion avec porcs et canards. Ces derniers séjournent dans les rizières, ils éliminent les pestes végétales et les parasites et, après les moissons, se nourrissent
des restes de riz. Les porcs vivent également tout près de la maison, ils éliminent les déchets et, grâce à leur croissance rapide, sont la principale source de nourriture carnée. Or, dans le
tube digestif des canards vivent en commensaux de nombreux virus de la grippe qui sont régulièrement déversés dans les rizières avec leurs excréments. L’homme et le porc sont donc en étroite
connexion avec les virus aviaires. Or le porc possède des cellules réceptrices qui peuvent être infectées par des virus aviaires et humains ce qui permet de faire sauter
« la barrière d’espèce ».
D’après l’Institut Pasteur, « les porcs respirent de grandes quantités de virus aviaires. Si le porc est également contaminé par un virus humain, un virus hybride peut apparaître.
Ensuite, les fermiers sont contaminés par voie respiratoire par le nouveau virus. Après quelques mutations, le virus s’adapte à l’homme et commence à se répandre dans la
population. »
Comme le notent les professeurs Jean-Philippe Derenne et François Bricaire dans Pandémie, la grande
menace (Fayard, 2005) : « l’existence d’une écologie et d’un équilibre riz-canard-cochon-homme, qu’on retrouve également dans des nombreux pays d’Asie du
Sud-Est, porte donc en elle-même tous les ingrédients pour générer une catastrophe lorsqu’un des virus aviaires mute et devient plus agressif, comme c’est le cas pour le
A(H5N1). »
Si le sous-développement, l’absence de conditions sanitaires et le manque de surveillance vétérinaire sont
incontestablement un facteur du danger dans les pays en voie de développement, le cas des élevages dits « industriels », c’est-à-dire en batterie, poussés à
l’extrême par la logique ultralibérale de la mondialisation financière dans les pays riches, forme tout autant une véritable « bombe à retardementpour les épidémies mondiales ».
Un enfant de la mondialisation
Smithfield Foods n’est donc qu’une caricature de tout un système. Avec une croissance de 1000% entre 1990 et 2005, la
firme est avant tout un enfant de la mondialisation. D’ailleurs, comme la mondialisation, l’entreprise frôle la faillite et la rumeur court que la plus grosse entreprise d’agroalimentaire
chinoise, COFCO, qui possède déjà 5% de ses actions, est sur le point de reprendre Smithfield.
Dans le domaine de l’élevage, le monde a radicalement changé. Aux Etats-Unis, en 1965, on produisait 53 millions de
porcs repartis sur un ensemble de plus d’un million de fermes familiales. Aujourd’hui, c’est 65 millions de porcs sur seulement 65000 grandes exploitations.
Joseph Luter III, un dirigeant historique de Smithfield Foods, affirme haut et fort qu’il veut faire de la Pologne un
« Iowa » de l’Europe de l’Est. En réalité, c’est le faible coût de la main d’œuvre et les normes environnementales peu contraignantes qui l’ont convaincu. En
2006, sa multinationale fait 11,4 milliards de dollars de profit et transforme à peu près 27 millions de porcs grâce à des méga-fermes du type de celle installée dans l’Etat américain d’Utah
qui accueille 500000 animaux. Au Mexique, l’unité de La Gloria abat presque 1 million de porcs par an.
De telles concentrations, on s’en doute, fragilisent le système immunitaire d’animaux qui ne survivent que grâce à une
surmédicalisation. On pense que des élevages industriels de cette taille concentrent le risque à cause de la promiscuité et de l’homogénéité des espèces.
Aux Etats-Unis, un rapport du Pew Research Center en 2008 avertissait que la circulation de virus dans de telles
concentrations de bétail « augmentera la possibilité qu’un nouveau virus puisse
apparaître suite à une mutation ou un réassortiment capable de faciliter la transmission d’homme à homme. »
Aussi, l’administration permanente, « à titre préventif », d’antibiotiques,
reconnaît-on, favorise le développement de virus de plus en plus résistants. Les pratiques échappent souvent au contrôle des Etats ; aux Etats-Unis, le Centers for Disease Control (CDC) se
plaint amèrement qu’il « n’existe pas de système national officiel de surveillance pour déterminer quels sont les virus les plus répandus dans la population porcine
américaine ». Après une nouvelle poussée de la grippe aviaire en Asie, un article paru dans le Journal of Environmental Health Perspectives en novembre 2006
avertit prudemment que « l’augmentation du nombre d’installations porcines voisines d’installations aviaires pourrait faciliter l’évolution de la prochaine
pandémie ». En plus, surtout dans les pays en voie de développement, des installations de ce type se rapprochent de plus en plus des centres urbains.
Smithfield Foods a été condamné par la justice américaine pour des atteintes graves à l’environnement. Cependant, comme
bien d’autres géants de l’agro-alimentaire, l’entreprise refuse régulièrement l’accès à ses sites de production. En Roumanie, les autorités affirment qu’après des plaintes de résidents à propos
de l’odeur pestilentielle provenant de l’usine Smithfield, les médecins roumains « n’ont pas eu accès aux fermes pour effectuer des inspections de routine ».
Le Mexique
Au Mexique, ce n’est guère différent. Si une grippe aviaire (H5N2) a failli ravager le pays en 1993 quand la moitié de
la volaille se trouva contaminé, les autorités mexicaines, en vaccinant plus de 2 millions de poules, ont pu échapper de justesse à la catastrophe. Au Mexique, comme au Pakistan, cette
politique n’a malheureusement pas réussi à éradiquer totalement l’épidémie. En 2004, l’OMS fut obligée de constater qu’une forme peu virulente du virus continuait à circuler et que des poussées
sporadiques restaient toujours possible. Le plus grand producteur de poulets du Mexique, Granjas de Bachoco, dans l’Etat de Xalapa, à 50 km de La Gloria, aurait caché une épidémie de grippe
aviaire pour ne pas porter dommage à ses exportations. L’association écologiste Grain, rappelle par ailleurs que « l’un des ingrédients courants de l’alimentation animale industrielle est ce que
l’on appelle les déchets de volaille, c’est-à-dire un mélange de tout ce qu’on peut trouver sur le sol des élevages intensifs : matières fécales, plumes, litière, etc.
»
Plusieurs mois avant l’apparition de la grippe dans l’Etat de Veracruz, fin 2008, les habitants de La Gloria avait interpellé les autorités mexicaines pour une étrange maladie respiratoire
—dont le nom n’a jamais été confirmé - affectant 616 des 2155 habitants. Le 3 janvier 2009, une fillette meurt de pneumonie et le 8 février, un bébé de 7 mois décède de broncho-pneumonie aiguë.
A cette époque, la contestation de certains activistes écologistes locaux, qui accusent Smithfield de polluer les nappes phréatiques, les conduits directement en prison. Les poursuites seront
abandonnées en échange de leur silence. Pourtant, le 11 avril, une société américaine privée d’évaluation des risques, Veratect, a avisé les responsables régionaux de l’OMS et du CDC des
risques.
Si les porcs à l’intérieur de l’usine ne sont pas porteurs du virus H1N1, l’environnement créé par l’installation est un cauchemar sanitaire évident. Comme partout ailleurs, Smithfield creuse à ciel ouvert autour de ses installations
des vastes « lagunes » qui réceptionnent l’énorme volume des déchets de l’usine : un mélange rose-pourpre de lisier et de sang dont les mouches se régalent.
Encore pire, un « biodigester ». Les cadavres des animaux qui flanchent sont jetés dans d’énormes réservoirs souterrains en béton. Selon des témoins oculaires,
cités sur la chaîne de télévision France24, cette « biomasse » alimente l’entreprise en combustible.
Mais faut-il aller jusqu’au Mexique pour trouver de telles horreurs ? Un article
accusateur dans Marianne2 relate que « 90%
de la production porcine française se fait « en bâtiment ». Chaque cochon est placé sur 0,7 à 0,8 m2 de caillebotis (parfois appelé par politesse « sol ajouré »), surface
permettant l’évacuation des déjections de l’animal « par gravité », coincé entre des grilles qui l’empêchent de bouger. Engraissée six mois pour pouvoir être vendue, lourde de 120 à
160 kilos, la bête est nourrie en batterie au dessus d’une rivière d’urine et de merde. Dans l’auge mécanisée présentée à son groin, la « soupe » : un mélange d’eau, de grain
(blé ou soja fermenté, souvent importé) et d’additifs. La mixture est généralement fournie par l’industrie phytosanitaire et de composition confidentielle. Les curieux ont pu déceler dans cette
bouillie des vitamines, des antibiotiques… et des antidépresseurs ! » Vu la promiscuité dans ces installations, les bêtes s’affolent et deviennent très agressives. « Une nervosité accentuée par les souffleries disposées au-dessus des animaux pour évacuer les gaz qui se dégagent du lisier (…) Avec le chauffage, la ventilation représente pas
moins de 86% de la consommation électrique des exploitations, selon une étude de la chambre d’Agriculture de Bretagne. (…) En cas de panne, la concentration de gaz toxiques est telle que la
durée de vie des bêtes est estimée à moins d’une demi-heure. Raison pour laquelle les assureurs refusent de couvrir les élevages dont les groupes électrogènes n’assurent pas le redémarrage
automatique en cas d’arrêt des ventilateurs. »
Comme premier pas, le 1er janvier 2006, l’UE a commencé par
interdire l’utilisation d’antibiotiques non-thérapeutiques pour les besoins de la productivité du bétail estimant que la croissance et la productivité dans ce secteur ne se réalisera que par l’amélioration de l’hygiène dans les conditions de vie. Ce n’est pas
forcément le cas ailleurs dans le monde.
L’autre facette de cette dérive, c’est que la mondialisation a accéléré la tendance générale à privatiser complètement
les systèmes de santé, réduisant à néant les capacités des systèmes publics à répondre aux crises. Exemple : le Mexique, victime d’un quasi démantèlement de ses services publics, bien
qu’il dispose de virologues de premier plan, a dû envoyer les souches de grippe aux Etats-Unis pour analyse. L’infrastructure du pays s’effondre et le virus a touché la capitale Mexico, une
métropole de plus de 20 millions de personnes, au moment où le gouvernement venait de couper l’approvisionnement en eau des quartiers les plus pauvres de la ville ! Comme résultat, la
surveillance des épidémies est de plus en plus livrée à des cabinets-conseils privés.
Former les « ingénieurs du
vivant »
Tout ceci démontre amplement qu’une mobilisation pour la santé humaine ne peut pas négliger la santé du monde animale.
Avons-nous appris les leçons de la vache folle ou celles de la grippe aviaire de 2006 ? Le professeur Charles Pilet, ancien patron de l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort et président
honoraire de l’Académie nationale de médecine a bien raison, vu le vaste champs de recherche des zoonoses et le danger potentiel qu’elles représentent, de réclamer le décloisonnement des
facultés de médecine, qui dépendent du ministère de l’Education nationale, et des quatre écoles vétérinaires, placées depuis toujours sous la tutelle du ministère de l’Agriculture. En réalité,
un étudiant en médecine entendra, tout au long de son cursus universitaire, peu parler des zoonoses. Peu de médecins connaissent les quelques 130 maladies animales transmissibles à l’homme.
Notons que sur 14000 vétérinaires, il n’en reste que 300 spécialisés dans les productions alimentaires. Ce phénomène, allié à la désertification des campagnes qui rend plus difficile le suivi
des cheptels, est extrêmement inquiétant. Le professeur Pilet estime que la fin des cloisonnements entre ingénieurs « agri », « agros » et
« alimentaires » permettra la création d’une nouvelle race « d’ingénieurs du vivant ». Voilà de quoi donner un nouveau souffle à la tradition pasteurienne
et équiper l’homme et la nature pour traverser la tempête.
source:http://nom666.over-blog.com/categorie-534281.html
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